Hauteville, un soir...

...parce qu'en tout fondationneux se cache un conteur, un poète ou un barde

Hauteville, un soir...

Messagepar Dame Vestali » Lun Nov 19, 2007 0:29

Daelie... Planète froide, glaçante...une boule de neige au milieu du système AT259.

Et, plantée comme un pieu au milieu de cette immense étendue battue par les vents glacés, Hauteville-La-Blanche, la seule cité de ce monde mort.

En son centre, un immense place où les commerçants emmitoufflés hèlent les marcheurs encapuchonnés de fourures aux improbables couleurs. Aujourd'hui, il y avait cinq personnes. Six en comptant la plaque de verglas. Sept, même, avec le Gowap Cornu qui avait accompagné le Petit à l'étal du marchand local. Un Gowap épileptique, sa langue verte pendait sur le côté.

La plaque de verglas ressemblait à une carte d'AfriKaA, la planète jumelle et désertique de Daelie, et recouvrait la moitié de la surface de la place qu'une vieille dame avait entrepris de traverser. Oui, sur la plaque de verglas, il y avait une femme, très vieille, debout, chancelante. Elle glissait une botte en poils d'Ewok devant l'autre avec une millimétrique prudence. Elle avait au dos un de ces sacs pour touriste que les marchands de la Fondation vantent pour leur légèreté causée par le système atomique miniaturisé de microgravité intégré (le fameux et désormais célèbre SAMMI : "Grâce à Sammi, un poids mini pour des souvenirs maxi"). Son allure laissait à penser, pour l'oeil averti des connaisseurs, qu'elle avait dû être très belle, dans sa jeunesse. Une beauté fragile et à présent frippée, défraîchie.... passée. Elle avait un balladeur accroché à l'oreille et dandinait la tête au rythme d'une musique qu'elle était seule à entendre.
A force de progression reptante, ses bottes l'avaient menée, disons, jusqu'à Sahara, sur la plaque en forme d'AfriKaA. Il lui fallait encore se farcir tout le Sud du continent unique, les villes de l'Apartheid et tout ça. A moins qu'elle ne coupât par ErythréyA ou Somalis, mais la mer Rouge était affreusement gelée dans le caniveau.

Ces supputations gambadaient sous la brosse du blondinet à combinaison verte qui observait la vieille depuis son coin de place. Et il se trouvait une assez jolie imagination, en l'occurrence, le blondinet.
Soudain, la cape de la vieille se déploya comme une voilure de Vampirmite et tout s'immobilisa. Elle avait perdu l'équilibre ; elle venait de le retrouver. Déçu, le blondinet jura entre ses dents. Il avait toujours trouvé amusant de voir quelqu'un se casser la figure. Cela faisait partie du désordre de sa tête blonde. Pourtant, vue du dehors, impeccable, la petite tête. Pas un poil plus haut que l'autre, à la surface drue de sa brosse. Mais il n'aimait pas trop les vieux. Il les trouvait vaguement sales. Il les imaginait par en dessous, si on peut dire. Il était donc là, à se demander si la vieille allait se rétamer ou non sur cette banquise afriKaAne quand il aperçut deux autres personnages, de l'autre côté de la place : des SITH. Deux. Le blondinet se demandait toujours comment en parler sans paraître "Anti-SITH primaire". C'était très important, avec les opinions qui étaient les siennes de ne pas faire "Anti-SITH primaire". Il était Rubeopirate et ne s'en cachait pas. Mais justement, il ne voulait pas s'entendre dire qu'il l'était parce que "Anti-SITH primaire". Non, non, comme on le lui avait appris jadis en grammaire galactique standard, il ne s'agissait pas d'un rapport de cause, mais de conséquence. Il était Rubéopirate, le blondinet, de sorte qu'il avait eu à réfléchir objectivement sur les dangers du Côté Obscur ; et il avait conclu, en tout bon sens, qu'il fallait les éliminer vite fait, tous ces noirauds encapuchonnés, rapport à la pérénité du plan ...d'abord. (Quand on a une aussi bonne raison d'avoir une opinion saine, on ne peut pas la laisser salir par des accusations d'Anti-SITHisme primaire.)

Bref, la vieille, la plaque en forme d'AfriKaA, les deux SITH en face, le petit avec son Gowap Cornu épileptique, et le blondinet qui gamberge... Il s'appelait Arki, il était lieutenant aux ordres d'Azzul et c'étaient surtout les prolèmes de sécurité qui le travaillaient, lui. D'où sa présence ici et celle des autres soldats en civil disséminés dans Hauteville-La-Blanche. D'où le fouet neuronique bringueballant sur sa fesse droite. D'où l'éclateur de luxe serré dans un holster contre sa cuisse gauche. D'où le coup de poing américain électrisant et bombe paralysante dans sa manche, apport personnel à l'arsenal règlementaire. Utiliser d'abord celle-ci pour pouvoir cogner tranquillement avec celui-là, un truc à lui, qui avait fait ses preuves. Parce qu'il y avait tout de même le problème de l'Insécurité. Les quatre vieilles dames égorgées à Hauteville-La-Blanche en deux semaines ne s'étaient tout de même pas ouvertes toutes seules en deux !

Violence...
Eh! Oui, violence...

Le blondinet Arki coula un regard pensif sur les SITH. On ne pouvait tout de même pas les laisser saigner nos vieilles comme des cabripans, non ? Soudain, le blondinet éprouva une vraie émotion de sauveteur ; il y avait les deux SITH, en face, qui causaient, mine de rien, dans leur sabir à eux, lui coulant de temps à autres un regard furtif, et lui, le lieutenant Arki Sermak, ici, tout blond de la tête, avec au coeur ce sentiment délicieux qui vous réchauffe juste au moment où on va plonger dans la Sayne vers la main du noyé qui s'agite. Atteindre la vieille avant eux. Force de dissuasion. Aussitôt, mise en application.

Voilà le jeune lieutenant qui pose le pied sur AfriKaA (Si on lui avait dit un jour qu'il ferait un pareil voyage...). Il progresse à grands pas assurés vers la vieille. il ne glisse pas sur le verglas, lui. Il a aux pieds ses bottes à crampons, celles-là même qu'il ne quitte plus depuis sa Prépération Militaire Supérieure. Le voilà donc qui marche sur la glace au secours du troisième ou quatrième âge, sans perdre les SITH de l'oeil, là-bas, en face. Bonté. Tout en lui, maintenant, n'est que bonté. Car les frêles épaules de la vieille dame lui rappellent tout à coup celle de sa grand-mère à lui, Arki, qu'il a tant aimée. Aimée après sa mort, hélas ! Oui, les vieux meurent souvent trop vite ; ils n'attendent pas l'arrivée de notre amour. Arki en avait beaucoup voulu à sa grand-mère de ne pas lui avoir laissé le temps de l'aimer vivante. Mais enfin, aimer un mort, c'est tout de même mieux que de ne pas aimer du tout. C'est du moins ce que pensait Arki, en s'approchant de cette petite vieille qui vacillait. Même son sac à dos de touriste était émouvant. Et son balladeur... La grand-mère d'Arki aussi en avait possédé un durant les dernières années de sa vie, et elle faisait le même geste que cette vieille dame, maintenant, : règler sans arrêt le volume du son en tournant la petite molette entre l'oreille et les rares cheveux de cette partie du vieux crâne. Ce geste familier de l'index, oui, c'était tout-à-fait la grand-mère d'Arki. Le blondinet, maintenant, ressemblait à de l'amour fondu. Il en aurait presqu'oublié les SITH. Il préparait déjà sa phrase : "Permettez-moi de vous aider, grand-mère", qu'il prononcerait avec une douceur petit-filiale, presque un murmure, pour que cette brusque irruption du son dans son écoute du dernier tube des KOTJ (il avait pu reconnaître quelques phrases musicales que la vieille fredonnait par bribes décousues) ne fit pas sursauter la vieille dame.

Il n'était plus qu'à un grand pas d'elle, à présent, tout amour, et c'est alors elle qui se retourna. D'une pièce. Le bras tendu vers lui. Comme le désignant du doigt. Sauf qu'en lieu et place de l'index, la vieille dame brandissait un lame laser bien reconnaissable, celle des Seigneurs Noirs, des serviteurs de l'IMPERIUM, une arme qui a traversé de sa sombre réputation la galxie toute en entier sans perdre de son aura maléfique, un outil traditionnellement tueur, à la lueur rouge et hypnotique.

Et elle fit un grand mouvement du bras.

Toutes les idées du blondinet s'éparpillèrent. Cela fit comme une jolie fleur dans le ciel bleu glacial. Avant que le premier pétale en fût retombé, la vieille avait remis son arme sous sa cape et reprenait sa route. Le mouvement de son bras lui avait d'ailleurs fait gagner un bon mètre de verglas.



De Nina Hardin le 13/11 à 21:48

Ma sale besogne est terminée. J ai froidement assassiné Arki Sermak .



Ce récit a été très largement inspiré d'un texte de Daniel Pennac, premier chapître de son oeuvre "La fée Carabine". Merci à lui
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